Trois questions à Eric Fottorino

Le papier est mort ? Vive le papier ! Le 1, America, Zadig, Légende… Le journaliste Eric Fottorino n’en finit plus de lancer de nouveaux formats, tous plus étonnants, plus détonants, plus grands aussi.
En cette rentrée d’hiver, l’écrivain revient avec un nouveau roman Marina A (Gallimard, janvier 2021) sur Marina Abramovic, performeuse serbe qui a mis son corps à mal par amour pour l’art. Par amour pour l’autre surtout. Paul Gachet, chirurgien orthopédiste, va le comprendre à ses dépens au moment où la pandémie nous éloigne les uns des autres.
Le président de la 38e Foire du livre de Brive prend ici le parti de l’art, de l’or dans nos mains désinfectées et sur nos visages masqués.

product_9782072852152_195x320– Foire du livre : « Notre salut était un point minuscule séparant le besoin de s’entraider et l’envie de se détruire », écrivez-vous p. 41.  A priori, Paul Gachet est du côté de l’entraide, de la réparation et Marina Abramovic de la destruction, mais a priori seulement…

– Eric Fottorino : En effet, ce n’est pas aussi simple. Tout le parcours de Marina s’inscrit dans la violence faite au corps mais elle aime aussi provoquer le regard de l’autre par des gestes qui invitent en fait à l’empathie. Derrière cette violence, il y a cette attente que l’autre réagisse, la protège et la sauve comme dans cette performance où son compagnon bande un arc face à elle. S’il lâche la flèche, Marina meurt. Dans son art, il est question du passage de l’altérité, qui marque la différence, à l’altruisme, où l’on reconnait l’autre comme un autre soi-même. Il faut prendre soin de lui comme lui peut prendre soin de moi.
Paul Gachet, de son côté, est chirurgien orthopédiste. Il s’occupe des enfants. Il leur rend le mouvement et donc la vie. Il serait donc traversé naturellement par l’empathie. Mais une fois ébranlé par les performances de l’artiste, il s’interroge. A-t-il déjà fait quelque chose de bien ? En opérant les enfants certes, mais il est payé pour cela. Les performances de Marina A vont ainsi ouvrir une brèche en lui et l’amener à s’interroger sur l’absence d’humanité que nos sociétés ont provoquée. L’œuvre d’art, même si elle nous choque, peut sans prévenir ouvrir une faille en nous. Pour lui, c’est une surprise, il ne s’attendait pas à être happé et bousculé de la sorte.

– FL : Dans Marina A, vous ne parlez pas simplement de Marina Abramovic. Vous faites résonner l’écho de ses performances sur Paul Gachet. Qu’est-ce qui aurait été tu dans un texte purement biographique ?

– E. F. : J’ai écrit un roman et non pas une biographie car beaucoup de choses ont déjà été écrites sur cette artiste. Elle-même a écrit ses mémoires que j’ai volontairement choisi de ne pas lire. Je voulais rester au plus près des sensations que j’avais éprouvées moi-même en découvrant ses performances. Si ce roman avait eu un statut de biographie, le propos aurait été appauvri, asséché. Le parti-pris est celui du docteur et de ce vers quoi ces performances vont l’amener à penser au moment où toute la planète vit une pandémie qui impose de respecter des gestes barrières et interroge le rapport à l’autre.

– FL : Les répercussions sur Paul Gachet sont vertigineuses et ne se font pas sans mal. Il est pris de vertiges et son monde vacille. Cette transformation vaut-elle ce qu’elle coûte ?

– E. F. : Ses troubles de l’équilibre se manifestent alors que ses souvenirs de Marina et de ses performances se réactivent. C’est une coïncidence mais c’est aussi une métaphore du renversement et des modifications qui se produisent en lui et oui, je crois que ça en vaut la peine. Paul Gachet dit d’ailleurs dans le livre qu’il se retrouve enfin, qu’il dormait depuis 60 ans et que Marina l’a réveillé.

 

(Crédit photo : Mickael Bougouin)