Andréas Becker ou l’écriture de l’ineffable

En résidence d’écriture à Brive jusqu’à la fin septembre, Andréas Becker poursuit le livre qui avait germé à l’occasion de sa précédente venue dans la maison de la rue Jean Fieyre en août 2018. Il s’agit du pendant masculin de son précédent ouvrage Ulla ou l’effacement (édition d’en bas).

Andréas Becker est le genre d’auteur à raturer sans regret les trop belles phrases. Ces phrases surgies d’on ne sait où et qui se retrouvent en bonne place sur une page du livre en train de s’écrire. « Au moment de relire le manuscrit, je bute dessus. Une fois puis deux, trois, quatre, cinq. Je m’aperçois qu’elle fait de l’ombre au reste. Quand je l’enlève, tout le reste est au soleil. Sans cette belle phrase, je gagne une jolie page. » Une page fluide. Pour Andréas Becker, auteur natif d’Hambourg qui écrit et s’exprime en langue française, la beauté est ailleurs. Dans la nudité de la vérité, la vérité nue.

Jusqu’à la fin septembre, l’écrivain aux longs cheveux clairs est en résidence d’écriture à Brive. Il y était déjà venu l’an dernier, en août. Il n’a pas beaucoup changé depuis. Peut-être est-il plus bronzé? C’est que pour la première fois depuis 10 ans, il s’est octroyé des vacances. Un mois à pédaler entre Paris et Saint-Jean-de-Luz avec sa tente sur le dos qu’il dépliait le soir venu dans les campings municipaux. 1100km en 10 jours. Des vacances à rouler mais à écrire, jamais. Pas un mot. Aussi, est-il arrivé à Brive « remonté ».

En résidence, il consacre son mois de septembre à créer « le pendant » d’Ulla ou l’effacement dans lequel il était question de sa mère morte d’une cirrhose du foie à 46 ans. « Elle était née à Hambourg en 1939. Elle a vécu le bombardement des alliés, vécu sa jeunesse dans les bunkers. Elle en a gardé des traumatismes sur lesquels elle n’a jamais travaillé. Ils ont resurgi ailleurs. Dans l’alcool. » Voilà pour l’histoire de base. Une sorte d’autofiction ? Absolument pas. Ce dont Andréas Becker veut parler en fait, c’est de la manière dont les femmes allemandes ont vécu ces traumatismes et comment elles ont pu reconstruire après car ce sont elles qui ont reconstruit. Et, derrière cela, ce sont même de toutes les femmes dont il parle, de la manière dont elles se reconstruisent après un traumatisme.

Comment nommer cela, comment nommer « ça ». Il emploie ce pronom neutre à dessein, ce tout petit mot qui veut dire beaucoup et rien de précis à la fois. Comment nommer ce par quoi elles sont passées ? Mais c’est important de le faire car « ne pas le nommer entraîne des catastrophes personnelles. Ce n’est pas de l’ordre du psychanalyste mais c’est un travail d’écrivain que de nommer. » Et maintenant qu’il s’est lancé dans l’écriture du pendant masculin d’Ulla, il réalise que c’est aussi difficile, sinon plus, de nommer « ça » pour un homme. Andréas Becker est ainsi parti de son père qui, lui aussi, a vécu des traumatismes de guerre. « Comme ma mère, il était incapable d’en parler. A la maison, il n’y avait ni discussion, ni livre, ni musique, rien. » Le silence.

Un silence vers lequel il ne craint pas de tendre dans son écriture. « J’ai commencé à publier il y a 10 ans. Au début, je voulais dire des choses. Je suivais un plan. » Il s’est libéré de tout cela depuis, aidé par la confiance et la sérénité que lui a apporté la parution de 5 ouvrages et l’apprivoisement d’un statut d’écrivain. « Tout est déjà dit », explique ce lecteur de Proust, Beckett, Miller ou Duras. « La jalousie, la mort, l’amitié, la guerre… Rien ne sert de redire la même histoire. » D’autant que ce n’est pas le plus important pour lui. Ce qui compte, c’est la manière de l’écrire. Et pour ce faire, il va « presque vers le blanc de la page ». Sans crainte. Il fait confiance au geste même de l’écriture.

« Pour moi, un livre ne s’écrit pas dans la continuité. Ça s’écrit. Et c’est tout. » Et c’est pourquoi il est très reconnaissant à la Ville de lui avoir offert de vivre une deuxième résidence d’écriture. Pour s’approcher de l’ineffable, il faut du temps, il faut laisser du temps au temps. Et c’est précisément ce que la résidence offre avec « des conditions idéales ».

Andréas Becker a noirci des pages et des pages, 80 en tout, en 4 jours. Il a écrit sans réfléchir. Pour s’éloigner de la réflexion, il existe plusieurs techniques: « écrire sous la fatigue ou écrire très tôt ». Ce qu’il fait. « Réveil à 4h du matin. Clac, je me lève et j’écris. » Sans attendre, pour ne pas laisser au cerveau le temps de s’éveiller, pour le prendre au dépourvu, pour rester dans le corps. « Ce qui compte c’est le geste. » Il montre le tas de feuilles griffonnées. « Ce n’est pas un texte littéraire. C’est la matière brute. C’est quasiment illisible. Et c‘est malheureusement là que le travail commence. »

Malheureusement car c’est « très laborieux », ne serait-ce que pour déchiffrer ses notes sur la feuille et les reconstruire sur l’ordinateur dans la compréhension de ce qui était advenu dans l’écriture à ce moment-là. Surgit un texte plus élaboré, réécrit qu’il fait « grossir » et dont il ne garde ensuite que « l’essence ». Un processus long. « Il faut avoir du temps pour laisser advenir tout cela, pour que ne subsiste plus que la vérité débarrassée de ses attraits.

La sélection du  Prix des lecteurs de la Ville de Brive-Suez 2019:

Le cri de l’aurore, Hoai Huong Nguyen, Viviane Hamy. Février 2019.
Suiza, Bénédicte Belpois, Gallimard. Février 2019.
Changer le sens des rivières, Murielle Magellan, Julliard. Janvier 2019.
Le procès du cochon, Oscar Coop-Phane, Grasset. Janvier 2019.
Partiellement nuageux, Antoine Choplin, La fosse aux ours. Janvier 2019.
Des hommes couleur de ciel, Anaïs Llobet, Éditions de l’observatoire. Janvier 2019.
Les amochés, Nan Aurousseau, Buchet Chastel. Janvier 2019.
–  San Perdido, David Zukerman, Calmann-Levy. Janvier 2019.
L’île aux enfants, Ariane Bois, Belfond. Mars 2019.
L’appel, Fanny Wallendorf, Finitude. Janvier 2019.